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Il y en a qui photographient la guerre. La misère, la maladie. La mort, même.
Pas moi.

D’abord, la trouille. Je suis du genre émotif et ne pense pas pouvoir assumer la vue continuelle des cadavres, des enfants morts ou agonisants, les cris, l’odeur, les détonations. Je ne cours pas assez vite pour zigzaguer entre les balles et les tirs de mortier. Je ne veux pas mourir comme Tim d’une roquette de RPG surgie de nulle part. Sans parler de l'"after": cauchemars, tremblements, angoisses, souvenirs... Et puis, j’ai une famille, je voudrais voir grandir ma fille, devenir grand-père. Si possible.
Ensuite, je crois que ces photos de désastres devraient être réalisées par des gens sensibles à la dignité des victimes. Je ne supporte plus ces images de veuves et de mères en pleurs. À croire que les photographes attendent que la douleur soit à son comble pour déclencher : il y a quelque chose qui me dérange à l’idée de gagner sa vie sur la misère des autres. Et puis, comme le disait un des membres du jury du dernier World Press, 90% des photos ne montrent que 10% de la réalité du monde. Et voilà : le public ne voit plus que le revers de la médaille. Lors de mon premier vrai grand voyage (j'avais dix-huit ans alors), j'ai visité le Népal. J’ai été rudement choqué, pour longtemps. Non par le sous-développement ‒ je m'y attendais, évidemment. Par le sourire sur tous les visages. Arrivant de Paris, le choc a été rude. Et depuis, je vais de surprise en découverte:
Brésil: rigolade, chaleur et fesses à l'air. Paraguay: humour à tous les étages. Bolivie: les pieds dans la caillasse et le cœur en prise directe avec Dieu et diables. Laos: Optimismissitude. Inde: Sérénité dans le Chaos. Thaïlande: le Pays du Sourire, et bien plus encore. Indonésie: on prie et on chante les pieds nus dans la boue des rizières. La liste est longue.
On m’a demandé un jour alors que je partais pour je ne sais plus où : « tu n’as pas peur des maladies »?... La bonne blague.

Le Tiers-Monde rigole, mes amis. Pas tous les jours, mais la bonne humeur reste son épine dorsale. C’est ce qui me conforte chaque jour dans mon travail. Montrer cette force immense qui pousse les plus démunis à faire un clin d'œil à la misère, imposée de très loin par des hommes d'un autre genre, bouffis d'orgueil, névrosés jusqu'à l'os et bien planqués, qui ne voient du monde que ce que d'autres hommes, du même genre ceux-là, veulent bien leur montrer.
Le photojournalisme arrive aujourd'hui à un tournant violent de son histoire : réinventons, mes frères, la magie de Nicéphore, d'Auguste et Louis, d’Ernst et d'Henri. Empruntons la voie tracée par Steve, John, Jane-Evelyn, Michael, Jodi, David-Alan, James et beaucoup d'autres pour faire de toute cette crasse un petit paquet discret à écarter au matin d'un léger coup de balai, avec la poussière de la veille.
Nous sommes les yeux du Monde, la responsabilité est immense, la tâche aisée et la récompense modeste, mais que celui qui n'a jamais travaillé pour rien me jette le premier caillou.
On trouve aujourd'hui cinq fois plus de photographies à la vente sur le Web que d’humains sur la planète. Un peu exagéré, n'est-ce pas?
Bien à vous,
F.B.

 

There are those who photograph war. Poverty, disease. Even death.
Not me.
First, I’m scared. I'm kind of emotional and do not think I can take the constant sight of corpses, dead or dying children, the cries, the smell, the detonations. I do not run fast enough to zigzag between bullets and mortar fire. I do not want to die like Tim from a RPG rocket appeared out of nowhere. Not to mention the after: nightmares, tremor, anxiety, memories ... And I have a family, I want to see my daughter grow up, become a grandfather. If possible.
Then I think these photos of disasters should be taken by people sensitive to the dignity of the victims. I can not stand anymore these images of crying widows and mothers. They make me believe that photographers wait until the pain is at its peak to trigger. There is something that bothers me in the idea of ​​making a living off the misery of others. And, to quote one of the members of the jury of the last World Press, 90% of the photos show only 10% of the world's reality. So, the public sees only the downside. During my first real big trip (I was eighteen then), I visited Nepal. I was rudely shocked, for long. Not by the underdevelopment - I expected it, of course. By the smile on every face. Coming from Paris, the shock was tough. And since then I'm going from surprise to discovery:
Brazil: fun, warmth and buttocks in the air. Paraguay: humor at all floors. Bolivia: feet in loose stones and heart in tune with God and devils. Laos: Optimismissitude. India: Serenity in Chaos. Thailand: The Land of Smiles, and much more. Indonesia: praying and singing barefoot in the mud of rice fields. The list is long.
I was asked one day as I was leaving for I do not know where, "aren’t you afraid of diseases " ? The good joke.
The Third World laughs, my friends. Not every day, but good mood remains its backbone. That's what drives me every day in my work : show this immense force that pushes the poor to wink to the misery imposed from afar by men of another kind, puffed up with pride, neurotic to the bone and well hidden, who only see the world how other men, similar to them, are willing to show it.
Photojournalism today comes to a violent turning point : let’s reinvent, brothers, the magic of Nicéphore, Auguste and Louis, Ernst and Henri. Let’s use the path opened by Steve, John, Jane-Evelyn, Michael, Jodi, David Alan, James and many others to make all this filth a small and discreet package to be wiped away  in the morning with a light sweep, together with yesterday‘s  dust.
We are the eyes of the World, the responsibility is huge, the task easy and the reward modest but may the one who has never worked for nothing throw me the first stone. There are now five times more pictures for sale on the Web than humans on the planet. A bit exaggerated, isn’t it?
Sincerely,
F. B.